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L'Open Source, Schumpeter et moi

Comme beaucoup de membres de cette communauté, la puissance de la vague Open Source m’impressionne. En une dizaine d’années, le mouvement Open Source a largement rayonné au-delà de la sphère universitaire et a accumulé les succès économiques. Au sein des nombreux segments de l’industrie du logiciel, les logiciels libres ont su conquérir des parts de marché parfois conséquentes. Preuve de ces succès, les éditeurs traditionnels n’hésitent plus à intégrer des logiciels libres au sein de leurs offres ou placent leurs propres produits sous licence libre.



L'Open Source, Schumpeter et moi
Lorsqu’il sera suffisamment puissant, le modèle Open Source obligera les acteurs (éditeurs, intégrateurs, clients, …) à repenser la chaîne de valeur du secteur informatique. Une nouvelle répartition des profits se dessine déjà …
Cette dynamique de transformation de l’écosystème informatique me fait étrangement penser au processus de destruction créatrice décrit, il y a moins d’un siècle, par Joseph Schumpeter. Cet économiste autrichien a développé une théorie économique, mêlant innovation et concurrence, particulièrement adaptée aux secteurs en pleine transformation économique.

Schumpeter analyse l'innovation comme l'exécution de nouvelles combinaisons productives. Selon sa théorie de la destruction créatrice, le succès d'une nouvelle combinaison productive modifie la structure et le fonctionnement de l'économie du secteur. L'apparition d'une innovation majeure attire de nombreux entrepreneurs qui l'adoptent. Pour se défendre contre ces innovateurs, les entreprises dominantes du secteur multiplient les pratiques restrictives (brevets, ententes sur les prix ou autres pratiques visant à paralyser temporairement leurs nouveaux rivaux) afin d'avoir le temps de développer une parade ou d'adopter à leur tour l'innovation. Cette phase d'adoption et de diffusion de l'innovation favorise une intensification de la concurrence et une érosion des profits du secteur. S’ensuit une phase de réorganisation à caractère récessif qui voit disparaître de nombreuses entreprises.

Bien qu’à l’époque où il rédigeait ses écrits, le secteur de l’édition logicielle n’existait pas encore, sa théorie est aisément transposable et offre un cadre d’analyse intéressant pour comprendre les évolutions de l’écosystème informatique.

En tant que nouvelle combinaison productive, l’Open Source est assimilable à une innovation au sens de Schumpeter. De même, le leader d’un projet Open Source, en tant qu’innovateur opérant ces nouvelles combinaisons, s'apparente à l’entrepreneur schumpétérien. Bien qu'il puisse paraître incongrue à certains de qualifier d'entrepreneur le leader d'une initiative non-marchande, il faut comprendre que la conception de l’entrepreneur schumpétérien est compatible avec l’idéologie communautaire qui anime le mouvement Open Source. Selon Schumpeter, l’enrichissement n’est pas le moteur profond de l’entrepreneur et ses motivations sont souvent à rechercher en dehors du champ économique. En terme de motivation, la recherche de la notoriété vaut largement celle du profit et la reconnaissance de la communauté, conséquence de l’innovation, peut mener indirectement à l’enrichissement.

Du côté des entreprises utilisatrices, l’innovation Open Source a constitué une formidable opportunité favorisant l’affaiblissement de la position des éditeurs. Là où il s’est implanté, le modèle Open Source a perturbé l'industrie du logiciel en s’attaquant à son modèle traditionnel de rentabilité à base de ventes de licences. Modifiant la nature des rapports de force, il a peu à peu réorganisé la répartition des rôles entre le trio éditeur-intégrateur-client et créé un nouveau modèle d’affaires qui articule production non-marchande de logiciels avec des activités marchandes d'intégration et de support. Ce nouveau modèle d’affaires est à l’origine du développement d’un écosystème composé d’entreprises dédiées à l’édition et au support d’applications Open Source (SSLL, éditeurs de plateformes ou de solutions Open Source). L’augmentation de la concurrence a aussi pris la forme d’un afflux massif de logiciels libres et d’une hausse permanente de la qualité pour le plus grand bonheur des utilisateurs.
Cette nouvelle répartition de la valeur fragilise considérablement les éditeurs classiques. Il y a encore 10 ans, de 80 à 90% du chiffre d’affaires des éditeurs de logiciels provenait de la vente de licences. Aujourd’hui ce chiffre est passé en dessous de la barre des 50% du fait de la banalisation de l’offre et de l’offensive de l’Open Source.
Comme l’avait prévu la théorie de Schumpeter, certains éditeurs propriétaires (Microsoft en tête) souhaitent préserver la rentabilité de leur modèle d’affaires et multiplient les pratiques restrictives. Les intimidations juridiques et le lobbying intensif pour la brevetabilité du logiciel font partie des stratégies de défense couramment constatées. D’autres éditeurs (comme IBM ou Sun) ont préféré adopter l’innovation et surfer rapidement sur la vague Open Source. A l’heure où ces lignes sont écrites, les lignes de force de l’industrie logicielle bougent encore et l’expansion de l’Open Source n’est pas achevée.
Que se passera t’il une fois que le phénomène Open Source aura atteint son apogée ? Si l’on en croit Schumpeter, une phase de récession doit succéder aux phases d’innovation, d’imitation et d’expansion. Cette dernière phase va finaliser la réorganisation du secteur et balayer les acteurs les plus faibles. Fusions et faillites vont concentrer le marché du logiciel et permettre une remontée de la rentabilité du secteur. Le cycle économique sera alors bouclé… jusqu’à la prochaine innovation majeure.

Cette analyse serait incomplète si je ne signalais pas une autre facette de l’œuvre de Joseph Schumpeter : son goût pour les monopoles, les brevets et la protection de la propriété intellectuelle. Sur ces points, les positions de Schumpeter et du mouvement Open Source sont irréconciliables.

Selon Schumpeter, les brevets favorisent l'innovation en garantissant à l’entrepreneur un monopole temporaire sur son innovation. Cette période de jouissance exclusive lui permet de dégager un surprofit que Schumpeter nomme « rente de monopole ». C’est ce surprofit qui garantit à l’entrepreneur la couverture des investissements consentis pour réaliser son innovation, voire un surplus financier. Sans cette période de monopole temporaire, ses efforts profiteraient immédiatement à ses concurrents et il pourrait difficilement vivre de son innovation. Or, le modèle Open Source exclut la formation de ce monopole temporaire du fait de l’ouverture du code source et de la libre diffusion de ses logiciels. Il interdit à l’innovateur toute captation de valeur sur son travail et l’empêche de jouir de sa rente de monopole. A défaut de fournir une source de richesse à l’innovateur, ce modèle optimise la création de valeur pour la communauté. Performance individuelle contre efficience collective, voilà le cœur du conflit qui oppose les pro-brevets aux adeptes de l’Open Source. Comme on peut l’imaginer, ce type d’opposition devient rapidement idéologique et ces développements plus politiques constituent justement un autre pan de l’œuvre de Joseph Schumpeter que je vous invite à découvrir.

Pour ceux qui souhaitent approfondir leur connaissance de l’œuvre de Joseph Schumpeter et obtenir la liste de ses écrits, voici un lien vers sa fiche Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Schumpeter. Bonne lecture et bonnes vacances.

Diplômé de l'Executive MBA de Paris-Dauphine et de l'UQAM-Montréal, Michael ALBO est directeur financier de la société Tir Groupé (industriel du chèque-cadeau - CA 2006 : 295 M€). Il était précédemment en charge de l'offre « Décisionnel Financier » au sein de la division «Banque & Finance» de la SSII Steria.

Mercredi 04 Juillet 2007
Michael ALBO
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1. Posté par cipriani le 05/07/2007 10:22
Bonjour,

Je suis entièrement d'accord avec vous sur l'ensemble du sujet traité hormis le dernier paragraphe. Effectivement, si l'on considère l'opne source comme un "produit" la pensée de l'économiste du siècle dernier s'en trouve quelque peu remise en question. Si l'on par du principe que ce n'est pas l'Open source le produit mais les services associés (installation, paramétrage,...), cette pensée tiens toujours car actuellement ce type de service est une forme de différenciation et entre donc dans le cadre de sa théorie.
De plus en plus de grandes sociétés et d'administrations se positionnent sur de l'open source, générant des besoins interne/externe en service.

2. Posté par Michael ALBO le 05/07/2007 11:23
Effectivement, l'Open Source ne s'analyse donc pas comme un "produit" mais comme un moyen de faire payer autrement le logiciel. Au delà des services associés, je pense qu'il s'agit d'une façon différente d'assembler du capital et du travail (la fameuse combinaison productive de Schumpeter).
On rapproche souvent l'Open Source de la production de médicaments génériques dans l'industrie pharmaceutique. Le concept du générique a créé son industrie et son écosystème mais le concept du générique n'est pas le produit. Dans ce cas aussi, une autre répartition de la valeur est proposée, des débats idéologiques voient le jour et les labos leaders multiplient les pratiques restrictives. Les marchés sont différents, la dynamique reste la même...

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